Je reprends contact avec ce blog délaissé depuis quelques temps pour y ajouter le très beau texte que mon amie Laure Léveillé, maître de conférences au Collège de France, a rédigé sur mon travail. Certes, nous avons collaboré sur divers projets, mais c’est avant tout une amie proche, et sans doute l’une des personnes qui connaît le mieux ce que je produis puisque que je la sollicite régulièrement pour échanger autour des sujets sur lesquels je travaille.
Merci à elle pour son soutien indéfectible.

Armelle Trouche est une artiste en mouvement. C’est le propre d’une vitalité créatrice qui jamais ne se coupe du monde et qui désire y tisser des liens, y faire résonner des échos, y éclairer des correspondances.
J’ai la chance de connaître le travail d’Armelle Trouche depuis 2010 et d’observer ses évolutions, ses métamorphoses, ses facettes, toutes reliées au fil du temps.
Des coopérations professionnelles d’abord, en 2010-2012, au service des « Initiatives d’excellence » de la Fondation Paris Sciences et Lettres (PSL), m’ont permis d’apprécier en direct son travail de graphiste : son écoute profonde des commanditaires, son analyse fine des contextes et des enjeux, son élégance créatrice et humaine à l’appui de projets institutionnels innovants.
Ces mêmes qualités, qui fondent une personne autant qu’une artiste dans la société qu’elle habite, je les ai vues en outre se déployer au service, bénévole ou mécéné, de projets associatifs, dans des tiers-lieux et au sein d’initiatives citoyennes notamment.
Art de chercher, art de comprendre les attentes et les besoins par les sens autant que par la raison, art enfin d’intégrer le tout en un geste sobre, puissant et poétique, politique aussi, tel le drapeau créé pour les Grands Voisins dans le 14e arrondissement de Paris.
Une amitié et une complicité sensible, une admiration, sont nées de ces premiers temps. Il m’a ensuite été donnée la chance d’assister à ce qu’elle nomme sa « mue » : la métamorphose en ce qu’elle a de rupture inouïe, de puissance transformatrice mais aussi d’approfondissement cohérent, de devenir inscrit dans une première forme et cependant qui nous saisit par son éclosion, son re-nouveau.
Il y a ainsi ce fil à la fois tendu et tissé ( comme celui des luminaires mobiles ou des versions renouvelées des ex-votos) entre graphisme, architecture et design de sa formation initiale exigeante à l’École Camondo, et la nécessité intime qui fait advenir l’artiste plasticienne – le fil et la texture organiques qui animent l’artiste pour animer à son tour d’autres matières, les divers matériaux qu’elle convoque.
C’est toute la poésie et la poétique du parcours d’Armelle. Au sens étymologique issue de cette Grèce ancienne si présente dans son œuvre : le voyage d’Ulysse, l’itinéraire de Méditerranée par excellence, le fil tissé, au si long cours, par Pénélope, le voyage de Phileas vers Phocée – Marseille de son enfance, Marseille de l’enfance de l’art pour Armelle Trouche.
Si l’on peut désormais parler d’œuvre à son propos, c’est que ses œuvres au pluriel riment : elles riment entre elles au fil du temps et dans les espaces où elles sont exposées. Elles riment par les formes, les couleurs, les matières et accueillent parfois des écrits, des jeux de mots, du texte – bien plus que des légendes – tissé à l’encre avec la trame plastique et lui donnant parfois un élan inattendu. La poésie de René Char et d’Albert Camus, les deux amis d’une amitié scellée au soleil d’une Provence presque archaïque, ne manquent pas au tableau ni à la carte – la cartographie joue sa partie dans l’œuvre d’Armelle, on sait combien la mer d’Ulysse, puis celle de la Rome antique, est vouée à la carte, a fait naître, en Occident et aux confins de l’Orient, le besoin et le désir de carte, maritime et terrestre.
La carte, c’est aussi cet autre objet emblématique des côtes bleues : la carte postale, petit cadre espace d’écriture au verso d’une image, issue du voyage et destinée au voyage, pour un temps un peu plus long que celui d’une lettre mais bien moindre que celui de l’Odyssée ou celui d’un message confié à la mer.
Là encore, Armelle Trouche fait rimer les cartes – cartes géographiques et cartes postales, dans des jeux d’espaces-temps divers et singuliers, tous inscrits ultimement dans Mare nostrum, notre mer, que surplombe à Marseille la Bonne Mère comme pour nous assurer que la Méditerranée est immortelle.
Il y a un éternel retour à l’Immortelle, qui, dans l’œuvre d’Armelle Trouche, prend corps et s’inscrit tout en ouvrant l’espace vers le ciel – les nuages, le drapeau, les silhouettes bleues des pins parasols qui nous abritent de « l’été invincible » tout en s’élançant vers son astre, son grand luminaire des origines. (Les luminaires de Milan qui riment, jouent avec leurs versions miniaturisées et symboliques – les lumignons de Notre Dame de la Garde, le mobile ex-voto et son cartouche d’or cuivré où se reflète – pourquoi pas ? un parfum d’encens).
Ainsi, d’exposition en exposition, Armelle Trouche poursuit la mise en espace un vaste poème, un chant de chœur antique ? (Le chant choral, Armelle le connaît, le pratique, dans ses formes médiévales ou baroques) un long poème nourri de mythe, de nature vivante, de mer vibrante au bleu immortel.
Que le parfum étrange, un peu salin, de l’immortelle vienne à ses narines et la voilà transportée sur un chemin, ancien et neuf à la fois, toujours renouvelé, le chemin de son enfance marseillaise. Et surgissent, intégrés par l’éblouissement du soleil invincible, les éléments d’abord épars, bientôt tissés, du souvenir en pleine marche c’est-à-dire en mouvement : l’itinéraire surgit et se reforme à partir du caillou, des pierres, des pins, des tiges odorantes, du bleu et de l’orange, du rouge et de l’or qui, tous font les blasons et les emblèmes.
Aussi la mémoire n’est-elle pas tant un retour qu’un chemin parcouru en avant de l’artiste, au cœur de cette garrigue marseillaise connue sous le nom de « garrigue léopard ». On y observe et on y ressent des taches vivantes, comme celles du pelage de ces grands fauves qui pourtant ne vivent pas en ces lieux ni sous ces climats. Leurs taches aux contours et pigments reconnaissables ont quelque parenté avec les petites îles imaginaires dont Armelle Trouche fait œuvre-collection et dont les archipels périodiquement exposés et enrichis convoquent la création et la reproduction des formes dans la nature : ce sont, à vue rapprochée, des îlots conjugués de bleu et d’orange, aux nervures de corail, aux éclats d’or et de cuivre ; où chaque curieux peut reconnaître qui une créature aquatique, qui la cartographie d’une île inventée, qui les vaisseaux capillaires d’un œil ébloui.
De la miniature au grand voile – à la Grand Voile sur la mer immortelle – des petits cailloux et des îles minuscules aux cartes murales, des taches naturelles aux contours advenus de main humaine (trait fin et précis de la grande carte à même le mur à Gentilly), Armelle Trouche cherche et parvient à lancer le mouvement de son œuvre : des nuages et des nuées, des trains et des paysages qui défilent et se longent mutuellement, des nuances enfindont notre monde a besoin plus que jamais.
Son œuvre, encore en essor, épouse ainsi le mouvement du monde, manifeste et cultivé les puissances vitales de la nuance, là où résister rime avec contempler, animer, éclairer.











