Le texte de Laure

Je reprends contact avec ce blog délaissé depuis quelques temps pour y ajouter le très beau texte que mon amie Laure Léveillé, maître de conférences au Collège de France, a rédigé sur mon travail. Certes, nous avons collaboré sur divers projets, mais c’est avant tout une amie proche, et sans doute l’une des personnes qui connaît le mieux ce que je produis puisque que je la sollicite régulièrement pour échanger autour des sujets sur lesquels je travaille.
Merci à elle pour son soutien indéfectible.

Image d’illustration pour une cadidature au domaine du Rayol – octobre 2025


Armelle Trouche est une artiste en mouvement. C’est le propre d’une vitalité créatrice qui jamais ne se coupe du monde et qui désire y tisser des liens, y faire résonner des échos, y éclairer des correspondances.
J’ai la chance de connaître le travail d’Armelle Trouche depuis 2010 et d’observer ses évolutions, ses métamorphoses, ses facettes, toutes reliées au fil du temps.
Des coopérations professionnelles d’abord, en 2010-2012, au service des « Initiatives d’excellence » de la Fondation Paris Sciences et Lettres (PSL), m’ont permis d’apprécier en direct son travail de graphiste : son écoute profonde des commanditaires, son analyse fine des contextes et des enjeux, son élégance créatrice et humaine à l’appui de projets institutionnels innovants.

Ces mêmes qualités, qui fondent une personne autant qu’une artiste dans la société qu’elle habite, je les ai vues en outre se déployer au service, bénévole ou mécéné, de projets associatifs, dans des tiers-lieux et au sein d’initiatives citoyennes notamment.
Art de chercher, art de comprendre les attentes et les besoins par les sens autant que par la raison, art enfin d’intégrer le tout en un geste sobre, puissant et poétique, politique aussi, tel le drapeau créé pour les Grands Voisins dans le 14e arrondissement de Paris.

Une amitié et une complicité sensible, une admiration, sont nées de ces premiers temps. Il m’a ensuite été donnée la chance d’assister à ce qu’elle nomme sa « mue » : la métamorphose en ce qu’elle a de rupture inouïe, de puissance transformatrice mais aussi d’approfondissement cohérent, de devenir inscrit dans une première forme et cependant qui nous saisit par son éclosion, son re-nouveau.
Il y a ainsi ce fil à la fois tendu et tissé ( comme celui des luminaires mobiles ou des versions renouvelées des ex-votos) entre graphisme, architecture et design de sa formation initiale exigeante à l’École Camondo, et la nécessité intime qui fait advenir l’artiste plasticienne – le fil et la texture organiques qui animent l’artiste pour animer à son tour d’autres matières, les divers matériaux qu’elle convoque.

C’est toute la poésie et la poétique du parcours d’Armelle. Au sens étymologique issue de cette Grèce ancienne si présente dans son œuvre : le voyage d’Ulysse, l’itinéraire de Méditerranée par excellence, le fil tissé, au si long cours, par Pénélope, le voyage de Phileas vers Phocée – Marseille de son enfance, Marseille de l’enfance de l’art pour Armelle Trouche.

Si l’on peut désormais parler d’œuvre à son propos, c’est que ses œuvres au pluriel riment : elles riment entre elles au fil du temps et dans les espaces où elles sont exposées. Elles riment par les formes, les couleurs, les matières et accueillent parfois des écrits, des jeux de mots, du texte – bien plus que des légendes – tissé à l’encre avec la trame plastique et lui donnant parfois un élan inattendu. La poésie de René Char et d’Albert Camus, les deux amis d’une amitié scellée au soleil d’une Provence presque archaïque, ne manquent pas au tableau ni à la carte – la cartographie joue sa partie dans l’œuvre d’Armelle, on sait combien la mer d’Ulysse, puis celle de la Rome antique, est vouée à la carte, a fait naître, en Occident et aux confins de l’Orient, le besoin et le désir de carte, maritime et terrestre. 

La carte, c’est aussi cet autre objet emblématique des côtes bleues : la carte postale, petit cadre espace d’écriture au verso d’une image, issue du voyage et destinée au voyage, pour un temps un peu plus long que celui d’une lettre mais bien moindre que celui de l’Odyssée ou celui d’un message confié à la mer. 

Là encore, Armelle Trouche fait rimer les cartes – cartes géographiques et cartes postales, dans des jeux d’espaces-temps divers et singuliers, tous inscrits ultimement dans Mare nostrum, notre mer, que surplombe à Marseille la Bonne Mère comme pour nous assurer que la Méditerranée est immortelle.

Il y a un éternel retour à l’Immortelle, qui, dans l’œuvre d’Armelle Trouche, prend corps et s’inscrit tout en ouvrant l’espace vers le ciel – les nuages, le drapeau, les silhouettes bleues des pins parasols qui nous abritent de « l’été invincible » tout en s’élançant vers son astre, son grand luminaire des origines. (Les luminaires de Milan qui riment, jouent avec leurs versions miniaturisées et symboliques – les lumignons de Notre Dame de la Garde, le mobile ex-voto et son cartouche d’or cuivré où se reflète – pourquoi pas ? un parfum d’encens).

Ainsi, d’exposition en exposition, Armelle Trouche poursuit la mise en espace un vaste poème, un chant de chœur antique ? (Le chant choral, Armelle le connaît, le pratique, dans ses formes médiévales ou baroques) un long poème nourri de mythe, de nature vivante, de mer vibrante au bleu immortel.

Que le parfum étrange, un peu salin, de l’immortelle vienne à ses narines et la voilà transportée sur un chemin, ancien et neuf à la fois, toujours renouvelé, le chemin de son enfance marseillaise. Et surgissent, intégrés par l’éblouissement du soleil invincible, les éléments d’abord épars, bientôt tissés, du souvenir en pleine marche c’est-à-dire en mouvement : l’itinéraire surgit et se reforme à partir du caillou, des pierres, des pins, des tiges odorantes, du bleu et de l’orange, du rouge et de l’or qui, tous font les blasons et les emblèmes.

Aussi la mémoire n’est-elle pas tant un retour qu’un chemin parcouru en avant de l’artiste, au cœur de cette garrigue marseillaise connue sous le nom de « garrigue léopard ». On y observe et on y ressent des taches vivantes, comme celles du pelage de ces grands fauves qui pourtant ne vivent pas en ces lieux ni sous ces climats. Leurs taches aux contours et pigments reconnaissables ont quelque parenté avec les petites îles imaginaires dont Armelle Trouche fait œuvre-collection et dont les archipels périodiquement exposés et enrichis convoquent la création et la reproduction des formes dans la nature : ce sont, à vue rapprochée, des îlots conjugués de bleu et d’orange, aux nervures de corail, aux éclats d’or et de cuivre ; où chaque curieux peut reconnaître qui une créature aquatique, qui la cartographie d’une île inventée, qui les vaisseaux capillaires d’un œil ébloui.

De la miniature au grand voile – à la Grand Voile sur la mer immortelle – des petits cailloux et des îles minuscules aux cartes murales, des taches naturelles aux contours advenus de main humaine (trait fin et précis de la grande carte à même le mur à Gentilly), Armelle Trouche cherche et parvient à lancer le mouvement de son œuvre : des nuages et des nuées, des trains et des paysages qui défilent et se longent mutuellement, des nuances enfindont notre monde a besoin plus que jamais.

Son œuvre, encore en essor, épouse ainsi le mouvement du monde, manifeste et cultivé les puissances vitales de la nuance, là où résister rime avec contempler, animer, éclairer. 

Marseille

Vision de Marseille depuis les hauteurs de Marseilleveyre.
Tout est blanc sauf le bleu de la mer.

« Au tournant d’un chemin, je vis la mer, tout en bas, entre les collines. Un peu plus tard, je vis la ville même se détacher sur l’eau. Elle me parut aussi nue et blanche qu’une ville africaine. Je me sentis enfin calme, je crus presque toucher au but. Dans cette ville, pensais-je, devrait enfin se trouver ce que je cherchais, tout ce que j’ai cherché depuis toujours. »
Anna Seghers – Transit

« J’entrais sans encombre à Marseille. Vingt minutes après, je déambulais sur la Canebière. Je marchais avec la foule dans le vent qui jetait sur nous, par rafales rapides, lumières et ondées. Et cette légèreté qui me venait de la faim et de l’épuisement se mua en une légèreté sublime, magnifique, créée tout exprès pour ce vent qui m’emportait toujours plus vite jusqu’au bas de la rue. Quand je compris que ce scintillement bleu, au bout de la Canetière, c’était déjà la mer, le Vieux-Port, je ressentis enfin, pour la première fois après tant d’absurdités et de misères, le seul vrai bonheur accessible à chaque être, à chaque seconde : le bonheur de vivre.
Je m’étais toujours demandé, au cours des derniers mois, où pouvaient bien se déverser ces rigoles, ces égouts de tous les camps de concentration, ces soldats épars, les mercenaires de toutes les armées, les profanateurs de toutes les races, les déserteurs de tous les drapeaux. C’était donc ici que cela se déversait, dans ce canal, la Canebière, et par ce canal, dans la mer, où il y avait enfin de l’espace pour tous, et la paix. » 
Anna Seghers – Transit

La nuit remue… nuages nocturnes

Parfois les essais et expérimentations se font à un moment pour ressurgir à un autre…
Pour mon deuxième atelier artistique « Le plein d’été » à Gentilly, en juillet dernier, j’ai cherché à créer un décor de fête, léger, mobile et brillant. Dans mes recherches, je me suis inévitablement rapprochée de deux thèmes qui me sont chers, et que je rassemble à présent pour un projet en cours : les nuages… et la nuit.
Des nuages nocturnes qui renfermeraient des constellations, visibles uniquement dans l’obscurité, la nuit qui remue doucement, et qui ne retient de la poésie que le merveilleux.

This is the end… Voltaire

Depuis septembre 2020, j’ai installé mon atelier à l’Espace Voltaire, un projet d’occupation temporaire à vocation artistique (au 81 boulevard Voltaire, Paris 11e). Celui-ci ferme fin septembre 2022, après pour moi deux ans de travail, de création, d’expositions, de fêtes et de belles rencontres…
Outre les expositions collectives, j’ai pu en monter deux en duo, Nostalgies en juin 2021 (avec l’artiste Lina El Herfi), et Déplacement-s en février 2022 (avec l’artiste Anne Damesin). J’ai aussi pu créer le logo et des éléments d’identité visuelle de l’espace, qui perdurent pour moi au delà du lieu…

Atelier artistique à Gentilly – « Le plein d’été » (2)

Cet été, j’ai eu l’occasion d’animer des ateliers Arts Plastiques dans les quartiers de Gentilly, où je réside ; l’idée étant de faire découvrir les pratiques de l’artiste, j’ai choisi, pour le deuxième atelier, de créer avec les habitants un décor de fête, à partir de structure.s / sculpture.s mobile.s inspirée.s du mobile réalisé pour l’exposition Déplacement(s).
Pour reprendre un matériau simple mais diffusant la lumière, j’ai choisi d’utiliser de la couverture de survie, déclinée en guirlandes, en ailes/plumes constituant les éléments des mobiles, mais aussi pour garnir des boules de verre colorées, comme il y en eut dans les « fêtes galantes » imaginées pour les jardins de Versailles.
Ce dispositif venait se placer sous la couverture de végétaux grimpants abritant une allée, il est resté au delà du temps de l’atelier, tout au long de l’été.

Atelier artistique à Gentilly – « Le plein d’été » (1)

Cet été, j’ai eu l’occasion d’animer des ateliers Arts Plastiques dans les quartiers de Gentilly, où je réside ; l’idée étant de faire découvrir les pratiques de l’artiste, j’ai choisi de faire réaliser aux participants des « petits mondes », la cartographie de leur.s imaginaire.s…
Et j’ai eu le plaisir de voir participer petits et grands, de les voir manipuler autrement les matières que j’utilise (et dont je pensais avoir fait le tour)… Bien-sûr, les résultats sont brillants, colorés et séduisants ; mais au delà de cette facilité, je vois l’expression d’un merveilleux qui nous est commun, et de belles correspondances…

Zig Zag 2022

Pour la première fois, j’ai participé à « Zig Zag », les portes ouvertes des ateliers d’artistes à Gentilly – 34e édition cette année – le week-end des 9 et 10 avril 2022 (avec en parallèle une exposition collective, du 2 au 23 avril, au Service culturel municipal de la ville).
Pour l’occasion, nous avons partagé un espace de réunion atypique à l’hôtel Jo&Joe, avec l’artiste Teresa Cabanillas.
https://zigzag-gentilly.com/

L’Odyssée à Clermont-Ferrand

Dans le cadre du Festival Littérature au Centre de Clermont-Ferrand, Sophie Rabau, identifiée comme « the right woman at the right place » pour parler de l’Odyssée – le thème de l’édition 2022 du festival étant le voyage – m’a conviée à l’accompagner pour tenter de réaliser en direct une expérience de géographie arbitraire… Inspirée par Victor Bérard, elle a développé ce concept dans son livre B comme Homère (http://www.editions-anacharsis.com/B-comme-Homere), et proposait pour le festival de plaquer l’itinéraire d’Ulysse sur la ville de Clermont-Ferrand.
J’ai pu recréer cet itinéraire dans Google Maps, et à partir de là, nous laissons libre court à notre imagination, à celle des habitants et des visiteurs, pour enrichir ce trajet et redécouvrir la ville…

N’hésitez pas à participer !! Et pourquoi pas, proposer d’autres villes à réinventer ?!
https://www.facebook.com/odysseeaclermont

https://www.google.com/maps/d/u/0/edit?mid=1gbb-oL16Lts2Jhw9SNq3-VVLCBCJ1QFe&usp=sharing

Le site du festival : https://litteratureaucentre.net/
Le programme du festival : https://fr.calameo.com/read/0036829503e7803475d1c

Avec Sophie Rabau au Festival Littérature au Centre 2022

Présentation par Sandrine Dubel : https://armelletrouche.com/blog/wp-content/uploads/2022/04/1-Ul-a-Clermont-pstation.pdf

Le trajet d’Ulysse selon Victor Bérard
Ulysse en Méditerranée

Exemples précurseurs de « géorgraphie arbitraire » : Ulysse dans la Baltique

Ulysse en Atlantique
Ulysse en Islande
Ulysse en Seine Saint Denis

L’Odyssée sur la carte du Tendre…

… Et un voyage encore plus abstrait

À Clermont-Ferrand, le trajet a été arbitrairement posé sur la carte, et les points de rencontres se créent… Le Cyclope aux usines Michelin, les Sirènes au cimetière des Carmes, les Phéaciens derrière la gare, les Lotophages au Stade Nautique Pierre de Coubertin…
Les photos qui illustrent les différents points, recréées pour certaines à partir du voyage de Victor Bérard et Fred Boissonnas, mélangent les époques, la réalité, la fiction, et l’imagination.

Exposition Déplacement(s)

Exposition en duo avec l’artiste Anne Damesin, commissariat de Frédéric Héritier.
« Les notions de déplacement, de mobilité et de vitesse sont au cœur de la modernité. 
L’art fait acte de résistance où les deux artistes plasticiennes cheminent en toute liberté. Elles pratiquent le décentrement, la surimpression, la révélation à travers le dessin, la photographie, la peinture et le volume. 
Le déplacement, à l’opposé de toute sidération, nous amène alors vers l’autre – les autres. 
Et nous enjoint de ne pas nous établir, mais plutôt suivre le mouvement imprévisible de la nature, de nos émotions et nos histoires, portés par nos désirs. »

Texte pour l’exposition : https://armelletrouche.com/blog/wp-content/uploads/2022/03/AT_texte_Deplacements.pdf

œuvres présentées : 
Ô mon amie hâte-toi – 3 grands formats (213 x 140 cm) photo, encre, peinture, tirage affiche dos bleu
Un éventement d’ailes – mobile : bois, calque, coton – 230 x 90 cm
J’aime le mouvement qui déplace les lignes – 2 autoportraits photo – 18 x 13 cm
Danseurs – 2 affiches, photo, dessin – 120 x 90 cm
Les merveilleux nuages / Pareïdolies – encres, acrylique, cuivre, bronze/or – de 18 x 13 cm à 32 x 24 cm
Déplacement – série photo – 18 x 13 cm

Il suffit d’un grand morceau de ciel  (détail) d’Anne Damesin
Anémochorie d’Anne Damesin
Avec Frédéric Héritier et Anne Damesin